7 avril 2026

Me Marie‑Livia Beaugé : pratiquer le droit près des gens

Par Pierre-Luc Beauchesne, avocat

Membre du Barreau depuis 2019, Me Marie‑Livia Beaugé est directrice générale de la Clinique juridique du Grand Montréal, en plus de mener de front une pratique solo en droit criminel, en droit de l’immigration et en droit civil dans un petit bureau situé à quelques pas du palais de justice de Montréal. Impliquée et engagée, Me Beaugé tient avant tout à vouloir changer les choses.

Née à Montréal-Nord, et ayant grandi à Côte‑des‑Neiges, elle sait dès l’école primaire qu’elle veut devenir avocate parce qu’elle souhaite aider les gens et qu’elle adore débattre. À 17 ans, elle vit une arrestation injustifiée qui la marque profondément. La policière qui l’appréhende lui fait comprendre que son intervention est motivée par la couleur de sa peau. C’est la première fois qu’elle vit un événement semblable. Même si elle est consciente que tous les policiers ne se comportent pas de cette façon, sa confiance est ébranlée. Cette expérience déclenche chez elle un besoin profond de lutter contre l’injustice. Étudiante au Collège Dawson, elle organise une conférence sur le profilage racial. « J’ai de la misère à me taire quand il y a de l’injustice. C’est dans mon ADN. Si je vois un problème, je veux faire quelque chose. Je ne veux pas rester là à ne rien faire ou à me plaindre. Si on veut que les mentalités changent, il faut forcer le changement, pas juste le proposer. »

Elle entreprend des études en droit à l’UQAM pour faire du droit criminel et pour pouvoir empêcher que des personnes innocentes soient accusées sans le mériter. Avec d’autres étudiants, elle fonde l’Association des étudiant.e.s noir.e.s en droit qui, en plus d’être un espace de rassemblement, offre des consultations juridiques dans des centres communautaires de Montréal‑Nord. Ce sont là les premiers pas de son engagement sur le terrain. « Nous avions une clinique juridique à l’UQAM, mais nous voulions aller vers les gens, pour briser la barrière de la distance. Le fait que nous parlions la même langue qu’eux permettait aussi de créer un lien de confiance, ce qui était vraiment important pour faciliter le partage d’informations. »

Après son stage en droit auprès du criminaliste Jean‑François Boudreau, elle se joint à Hoodstock, un organisme qui soutient les communautés de Montréal-Nord et qui souhaite réduire les inégalités et les violences systémiques. Elle conçoit de toutes pièces un programme de justice alternative destiné aux personnes noires : le programme Justice Hoodistique, aujourd’hui intégré au Programme de mesures de rechange général pour adultes (PMRG). « Le programme qu’on a créé est spécifique à la culture et à l’histoire des différentes communautés noires. La sur-surveillance, la discrimination et la façon que la société nous voit jouent beaucoup dans l’estime de soi des jeunes et peuvent être un tournant dans les décisions qu’ils vont prendre dans leur vie. Le programme est ancré dans l’identité afro pour permettre à ses usagers de connaître l’histoire des noirs au Canada et de s’identifier à leurs origines et racines. »

De façon concomitante, elle met sur pied, en collaboration avec des étudiants de l’UQAM, la Clinique juridique de Montréal‑Nord. La clinique prend rapidement de l’expansion avec la création d’une antenne à Côte‑des‑Neiges, et devient la Clinique juridique du Grand Montréal. Aujourd’hui, la Clinique offre des consultations juridiques, divers ateliers de sensibilisation et de l’accompagnement. En plus d’avoir lancé l’application Bon Cop Bad Cop, un outil d’enregistrement et d’analyse des interventions policières, la Clinique a mis en place un Service d’accompagnement des jeunes judiciarisé.e.s, le projet SAJJ, qui permet aux jeunes ayant des conditions à respecter lors d’un passage dans le système de justice d’être en mesure de les comprendre et de les respecter. « Plusieurs organismes nous réfèrent des usagers, notamment parce que nous sommes une des seules cliniques ouvertes l’été et parce que nous n’avons pas beaucoup de limites quant aux domaines du droit. Et le plus important, les usagers sont reconnaissants et nous apprécient parce qu’on peut s’adresser à eux dans leur langue. »

En 2021, elle ouvre son propre cabinet et amorce une pratique majoritairement en droit criminel, tout en continuant à diriger la Clinique. La majorité de ses mandats proviennent de l’aide juridique, car elle se voit mal refuser l’accès à une aide à ceux qui en ont le droit. En 2022, elle s’accorde une pause et rejoint le département de fraude d’une institution financière afin de retrouver une certaine stabilité. Après un an, elle revient à la pratique privée, réalisant que le contact humain lui manque. « Pour me sentir complète, j’ai autant besoin de ma pratique en cabinet que de m’impliquer dans le communautaire. Je ne pense pas que je ferai un choix entre les deux. » Aujourd’hui, sa pratique a un peu changé, le droit de l’immigration prend beaucoup plus de place.

Me Beaugé est consciente des obstacles liés à son appartenance à une minorité. Le milieu juridique est encore empreint de certains préjugés. Au fil des années, elle a appris à voir venir les obstacles et à les éviter. Pour elle, ouvrir son propre bureau lui a permis de faire sa place.

Afin de tout concilier, Me Beaugé travaille de longues heures, mais réussit malgré tout à se réserver du temps libre pour sa famille, ses passions et intérêts, tels que la langue coréenne. Elle nous invite à être sensibles aux différences, autant avec les collègues que les clients, à porter un regard plus large que le seul cadre juridique et surtout à miser sur les relations humaines.


À propos

Cette chronique Figure de maître a été rédigée en collaboration avec le comité Équité, diversité et inclusion du Barreau de Montréal, dont la mission est notamment d’améliorer l’équité et l’inclusion au sein de la profession et de promouvoir la diversité dans la communauté juridique montréalaise.

En faisant revivre la chronique Figure de Maître, créée sous le bâtonnat de Me Lynne Kassie en 2000, le Barreau de Montréal souhaite mettre en lumière des avocats inspirants, auteurs de réalisations exceptionnelles et qui, à travers leurs actions, contribuent à faire rayonner la justice au sein de la profession.

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